dimanche 28 juin 2009


parisienne

Les choses se mettent en place doucement ; un mail de la Slovénie, un dossier d'inscription complété, un plan du métro, des horaires de train depuis la gare St-Lazare, la réunion pour l'étranger mardi mercredi, le début du stage jeudi. J'ai débarqué à Paris avec deux sacs et une valise, et ici, depuis le jardin, on oublie que la capitale n'est pas si loin.

A Lyon, j'ai dit au revoir comme à chaque fois, toujours pour trop longtemps. J'ai étreint Zoé, le vélo calé contre la hanche, et roulé aux quatre coins de la ville. Hier, nous avons revécu notre Erasmus avec M. et T. en montant à Fo*rvière. Des cerises achetées sur le marché, les pages d'un livre lues à voix haute, un goûter avec Ana, les mots de Cé sur le banc dans la nuit, Lou ce matin quand je bouclais mes bagages. Une réunion à trois autour d'une table mouillée, des livres pour enfants et le naturel d'Al. m'apaise énormément. La secrétaire m'a annoncé un 15 à mon mémoire, un quelconque commentaire de mon directeur de recherches m'aiderait à y croire.

J'ai débarqué pour deux mois et demi, deux sacs et une valise, j'espère que la vie ici en été pèse moins qu'il n'y paraît.

Ces jours à tanguer doucement. Un mois que je suis rentrée exactement. (...) Ces jours à tanguer doucement ; et j'ai envie de dormir, longtemps.

Des jours dans le presque Sud restent le mistral, les tequila paf, l'émotion de May devant le carnet-collages, et les gens incroyables. Trois cyprès devant la seconde maison, les promenades, les petits-déjeuners tardifs, les livres pour enfants, le slovène, les bêtises et les siestes. A Lyon, le chat a peur de moi, et moi de la suite.

Parfois, je, et tout le reste me fatiguent. La liste de choses à faire peine à tenir sur une feuille A4, chaque réponse dépend d'une autre, et quand rien ne se débloque, je cherche de l'air. Une visite à ma grand-mère m'assomme et si j'étouffe, je sais que ce n'est pas qu'à cause du ciel trop lourd. Alors il y a la chaleur d'un hammam, un milk-shake au caramel salé, les pas avec ma soeur sous la pluie, une pièce de théâtre en déambulant, la voix d'A. au téléphone qui me rassure, les bras de Lotte pour la dernière fois avant longtemps. Il y a un train tout à l'heure, et ce sont mes vacances, je pars souhaiter un bel anniversaire à May, puis faire le chat avec elle, je pars. Il y aura bien le temps de penser au reste plus tard.

J'ai reçu ma notification d'affectation écrite, le lycée s'appelle Vzgojno-izobravževalni zavod, il ne faut pas que je panique. Pourtant, tout s'entrechoque, la date de réunion coïncide avec mon premier jour de stage, les cours de langue commencent bien avant le dernier. Confiante quand j'écris un mail à ma tutrice en anglais, je me demande plus tard une fois de plus dans quoi je me suis embarquée.

Ma soeur me manque et quand elle n'est pas là à cause d'un quiproquo, les yeux me brûlent. Alors je bois un autre kir et je coupe la tarte aux légumes d'été, j'écris une carte à A., et je m'applique pour l'anniversaire de May, dimanche. Sur un carton descendu au garage chez ma mère, j'ai écrit "pour quand je serai grande et que je m'installerai pour de bon", et ce n'est pas demain la veille. En attendant, mon grand-père m'appelle "l'européenne", et ma grand-mère ouvre l'atlas pour regarder où est ce nouveau pays.

Les pentes de la Croix-Rousse sans freins, mon directeur de recherches est silencieux depuis que j'ai rendu mon mémoire - depuis bien plus longtemps en vérité. Le temps avec elle, le nombre de jours à Lyon sur les doigts d'une main, et avec mon père, une partie de Scrabble à égalité. Un pique-nique dans l'herbe d'un parc, plus tôt, un homme parlait des 20 000km parcourus à vélo depuis Bangkok ; plus tard, un garçon dont j'avais oublié le prénom évoquait l'écriture, et nous nous disions au revoir sur l'avenue. Je m'arrête au comptoir d'Eurolines, reçois des billets de train. Je trie les photos et les vidéos de Dublin. Je ne sais pas vraiment où je suis, je ne sais pas tellement à quoi je pense, "J'ai frappé le pavé du pied pour me ramener à l'existence, m'assurer que j'étais bien là, alors que les mots je et ici n'avaient pas encore réintégré leur sens."

A chaque repas, nous avons étalé la nappe jaune dans l'herbe et sorti les pique-nique améliorés des sacs. Des bouteilles de vin et des apéritifs, les légumes au gingembre et les noix de St-Jacques, la tarte nectarines-pain d'épices. Le week-end garde des couleurs, les grands emplacements du camping, le train pour Grenoble loupé, les livres pour enfants, une bataille d'eau, les piqûres d'araignées. Le matin, il faisait bien trop chaud dans la tente pour y rester, et nous avons fini les nuits au soleil, allongées sur les Caremat. Le ciel était splendide à chaque heure de la journée, les présences lumineuses et nous avons compté les étoiles filantes. Je ne vois pas tellement ce qu'il y aurait d'autre à espérer.

Au téléphone, A. refusait de me croire - vous savez, on a parlé de la Slovénie pendant cinq mois en riant, et ça me tombe dessus comme ça, une chance sur je ne sais combien, alors évidemment, ça nous étonne. Et quand on raccroche au bout de longtemps, je mets quelques minutes à me souvenir d'où je suis.

On mange des cerises à l'heure des goûters, la bouteille de thé pêche-myrtilles refroidit. Les recherches internet, 813 habitants, la méthode Assimil, les retrouvailles, nos vidéos irlandaises montrées, et le coeur accélère quand je relie ces deux vies. Des scènes de théâtre ou de poésie, des présences que je retrouve intactes, d'autres relations ont changé et me laissent un peu lointaine ou hébétée, robe fleurie et cheveux coupés. Hier, nous avons terminé la journée ravis mais épuisés en buvant un demi-pêche à une terrasse, l'associatif m'avait terriblement manqué. On fête les mères avec trois jours de retard, les blagues de ma soeur en mangeant de la crème glacée à la poire. Je vélove autant que je marche, je chante les paroles de Juno, et je me lève tôt. Les jours n'ont d'obligations que celles que je m'invente.

Je pense à Al. qui l'an dernier, à mon "comment vas-tu ?", répondait, "comme un matin d'été".

Je mangeais mon bol de céréales, et puis soudain, j'ai décidé d'appeler. J'ai pris le téléphone, composé le numéro le coeur battant. La conversation a duré quelques minutes, la jeune femme était très sympathique, elle a dit "vous n'aviez aucune préférence quant au pays d'affectation, oui, je me souviens" et j'ai acquiescé. J'ai noté un nom, un numéro de téléphone, une adresse mail. J'ai raccroché le coeur toujours battant, les mains un peu tremblantes, le futur dans la figure. J'ai fini mon lait en me demandant à quoi ressemblera la vie à Višnja Gora, Slovénie.

Une chemise blanche tachée de vin, le sourire de May me fait du bien. Un lassi à la banane, des demis en terrasse et la robe fleurie, j'achète des places de théâtre à moitié prix. Avec Zoé, nous retrouvons nos plans foireux, chacune attendait l'autre, mais dans des parcs différents. Le lendemain, on met le pique-nique dans le panier du vélo'v, et on rejoint les gens sur la pelouse jusqu'à ce que la nuit tombe et que les jets d'arrosage se déclenchent. Les mots de Maé créent une intimité ; au téléphone, Lhem m'embauche pour donner un coup de main mercredi prochain. J'ai pris des billets de train pour aller voir A., je gribouille mon agenda.

J'ai rendu mon mémoire tout à l'heure, les nerfs en boule à cause des notes de bas de page qui foutent le camp, et la fatigue pulsant sous la peau. Nous avons relu les 113 pages avec Lotte, avec du thé glacé, du chocolat et le chat. J'ai glissé le dossier dans le casier du couloir de l'université.

Une affiche placardée dont on corrige les fautes au bas des escaliers, une bouteille de martini à terminer, et mes deux mains ne suffisent pas à dire tous les projets.

On a changé les meubles de place avec mon père, j'ai défait mes sacs et rempli les tiroirs. A la Cocotte-M*nute, j'ai retrouvé le goût de la Leffe, et une musique qui prend au corps, et ces soirées qui finissent à pas d'heure. Des vélo'v, un premier rapport Erasmus envoyé, et cette impression désagréable d'avoir perdu le fil de Camus, d'avoir oublié où j'allais.

J'ai retrouvé Lotte dans le train samedi matin. A Belfort, pendant trois jours, on a vécu de concerts, de cinéma, de théâtre et de tendresse. Samedi soir, on est restées recroquevillées sur nos fauteuils pendant longtemps à la fin de la pièce, et plus tard dans la nuit, mes dents claquaient. Verres de vin et barbecue, salades d'été et demis-pêche, cerises et abricots, les récits accompagnaient les pas en ville, ou emplissaient les murs rouges de la chambre.

Lyon m'agresse un peu, je trouve que les voix montent vite, et j'avais oublié. Dans un texto, A. m'écrit "la vie est plate sans toi", il est à peine huit heures et il fait chaud, déjà.