dimanche 6 décembre 2009


J'aimerais tant que tu te souviennes De cette chanson de fin d'automne

On a fait notre deuxième repas international à base de crêpes-pancakes, il y avait des bagarres pour savoir quelle quantité de lait il faut mettre dans le saladier, des ingrédients partout sur la table et le plan de travail, des poêles sur les quatre plaques de cuisson, des recettes de Pologne, d'Allemagne, de Suède et de France, et en Argentine on se contente d'ouvrir les Eliksir récupérées le matin même à Laško pour les tendre aux autres, mais c'est bien aussi. Après avoir lancé un challenge réussi de rangement de cuisine en moins de douze minutes, on a distribué les cartes du Uno, et multiplié les fous rires. Plus tard, je me suis resservi du vin pour mieux comprendre les règles de Wizard, et encore plus tard, du ten thousand. Quand je rentre il est 4h30, et les messages qu'on s'envoie sont un grand melting-pot qui ne ressemble plus à grand chose. "Oh scheisse! Ich habe pozubila meine umbrella! Ali lahko geben it back next time prosim? Wo hen xi huan pisati in alle languages! That's rigolo amigos! Hej då!"

Le temps file, j'ai des idées en vrac pour l'année prochaine sur un post-it rouge, des listes que je n'ai pas le temps de rayer, du courrier en retard et des devoir de FLE, mais, Ljubljana est tellement belle toute éclairée, le matin quand je sors à 7h, la colline du château étincelle de bougies. Je mélange les jours du restaurant chinois, celui du vin chaud et du monde dans les rues, celui où ma mère a téléphoné parce qu'elle n'avait plus de nouvelles depuis longtemps, celui où Matjaž m'a dit que je lui rappelais beaucoup son meilleur ami disparu trop tôt, et où j'ai pris conscience qu'il ne fallait pas décevoir. Je me demande depuis quand la vie n'a pas été en tourbillon comme ça.

Cet après-midi, j'ai attendu au mauvais Mercator, et il y en avait trois autres avant d'arriver chez Andrej. J'ai découvert sa maison, c'est jaune et bleu et vert et orange, et je lui ai dit it feels like home, parce que tellement. Du thé japonais à la cerise, de l'opéra en fond, je lui ai demandé d'attraper Paroles dans la bibliothèque parce que j'étais trop petite, seulement si tu en lis des bouts à voix haute. Des cigarettes sur le balcon avec Dražen, des verres de vin slovène, des sourires amusés.

Le froid est tombé comme décembre, avant de coucher les petits je mets en marche les boîtes à musique au-dessus des lits, et sur le chemin du retour, perchée sur mon vélo, c'est la mienne que je chante.

Je n'ai pas l'habitude de faire ça, mais je voudrais vous parler de deux projets collaboratifs sur la toile, parce que je les trouve chouettes. 1) j'aime bien les projets, 2) j'aime bien les trucs collaboratifs, 3) j'aime bien internet. Sur ces arguments qui expliquent d'une certaine manière ma difficulté à faire une dissertation, voilà :

- le Smile Message Service pour envoyer de manière anonyme des moments qui nous font sourire par sms chez Mamzelle Mandarine, qui les publie quand elle en a deux en réserve

- le Challenge #jolimot si vous aimez écrire ou dessiner ou photographier ou bricoler des images ou des sons ou des films ou bref, et qu'en plus, vous avez un faible pour un jolimot

Ce sont des projets qui en sont à leur début et qui ont besoin de lecteurs/participants, alors n'hésitez pas à aller jeter un oeil !

Et d'autres chouettes projets dans les liens à gauche, Postsecret qu'on ne présente plus, A home for Alice, Page 48, et dans un autre genre CouchSurfing, le NaNoWriMo... Si vous aussi vous connaissez de chouettes projets sur la toile, vos commentaires sont les bienvenus. :)

Lundi en rentrant du lycée, il était 20h30, et je n'ai pas réussi à faire autre chose que du thé et me blottir sous la couette. Hier, il était cinq heures de moins, j'ai posé mon sac puis décroché mon vélo, filé à Rožna Dolina. Sur le chemin du retour, j'ai rejoint les amis pour le goûter, et plus tard, nous marchions dans les rues en parlant du week-end et de la venue de Santa Claus ; le marché de Noël commence jeudi, et j'étais comme une gamine. La veille avec Irena, nos fous rires étaient si nombreux que les jeunes nous ont dit qu'ils ne nous imaginaient pas fumer de la marijuana (comme eux le font quand ils oublient de venir en cours d'anglais).

Deux mois lundi. Deux mois ici et si l'on résume, des amis locaux et internationaux, une, voire deux familles où raconter des histoires aux enfants, un kindergarden pour retrouver du souffle après les jours avec mes ados, des cours de Suédois bientôt, des expériences qui bouleversent celle que je suis, des courbatures à force de monter descendre les escaliers faire du vélo, des lieux où j'aime passer du temps, des heures de train, la carte de Ljubljana usée jusqu'à la corde et des centaines de mots slovènes. Čudovito življenje.

J'avais embarqué un tupperware de compote encore brûlante, et Giedre avait cuisiné un plat de chez elle, des pancakes aux pommes de terre. Pendant que Matias me resservait du vin, Benny me massait, et répétait, keep your positive charisma, et en partant, son étreinte était longue et apaisante. En fait, c'est comme si les gens formidables se tenaient toujours au bord de mon chemin.

Toujours, je m'étonnerai de ces ressources insoupçonnées et insoupçonnables que nous avons. En trois jours, j'ai pris énormément de distance, j'ai changé de perspective, et je ne sais pas comment c'est possible, mais vendredi, j'ai traduit en slovène tout ce que je disais en anglais, et ensuite, ils étaient silencieux et concentrés, et ont refusé mon aide pour trouver les mots dans la grille parce qu'ils voulaient le faire tous seuls. Je me regarde de l'extérieur, et je me demande où j'ai trouvé ça en moi. Andreja m'a dit que je m'en tirais extrêmement bien, et les mots d'Irena sont tellement importants.

J'ai acheté du thé qui s'appelle Energija, je souris quand je reçois un message d'Andrej, "j'ai besoin de rire, tu fais quoi demain ?". Je n'arrive pas à trouver la motivation pour les cours de FLE, alors à la place, je fais des oiseaux en papier à offrir à une demoiselle de deux ans qui traverse la pièce en courant pour me sauter dans les bras à chaque fois qu'elle me voit arriver. Je glisse l'argent de mes baby-sittings dans une enveloppe blanche, et si au dos, je ne sais pas encore quoi marquer, ça ne saurait tarder.

Anita parlait de patience, plus tard j'expliquais ma peur du conflit, entre temps j'avais pleuré, c'étaient les larmes que j'avais retenues le matin pendant cinq heures de cours. Entre temps j'avais pleuré, mais je me sentais déjà plus légère. Alors oui, je vais apprendre le recul, la distance, oui, je vais avancer, et me, nous faire confiance. Elle m'a ramenée jusqu'au sud de Ljubljana et avant de claquer la porte de la voiture, j'ai dit Hvala lepa, et demain, je passerai dans son bureau pour lui donner ma carte-collage qui dit la même chose.

A Prešeren, je scrutais les hommes du regard et je me demandais lequel avait une tête à s'appeler Chris. J'ai acheté une bicyclette jaune à ce garçon pour une poignée d'euros - c'est juste qu'elle n'a qu'un frein et une pédale qui fait un peu la maline, mais ça suffira bien à rejoindre l'école de langues pour les cours de Suédois, ou Tivoli pour d'autres baby-sittings.

Avec le dit garçon, j'ai bu un kakav en terrasse, parce que ma bicyclette n'a pas encore d'antivol. On a discuté à bâtons rompus pendant deux heures puis - il faisait nuit depuis longtemps - il a dit qu'il devait retourner en cours. On s'est dit à bientôt, et penser qu'il va peut-être devenir un ami, ce marchand de vélos, je trouve ça rigolo.

Aleš a égorgé un chat et l'a enregistré en train de miauler de manière atroce, et il appuie sur play et repeat pendant le cours quand j'essaie d'expliquer les verbes irréguliers anglais. Il me regarde dans les yeux et me parle slovène à toute allure parce qu'il sait que je ne comprendrai pas, et il fait traduire ses questions sexuelles par ses camarades de classe. J'ai l'impression de me retrouver au collège, quand aller en cours me demandait des efforts incroyables à cause des gens - je ne pouvais pas.

Cette colère sourde en moi, je ne serai pas prof, je ne sais pas faire face à ça.

J'ai les yeux qui me brûlent, et je crois que l'écrire quelque part ne m'empêchera pas de faire des cauchemars.

Quand je pousse la poussette et qu'un enfant y est accroché de chaque côté, je me demande si, 5, 3 et 2 ans, on pourrait croire que ce sont les miens - et pour les tours de balançoire, nous comptons en français, en anglais et en slovène. Lucie ne voulait pas que je parte et s'accrochait à mes jambes, je suis sortie dans le soleil.

Vendredi quand la sonnerie a annoncé la fin du cours, les deux garçons sont restés assis, ils ont voulu finir le jeu alors que je n'avais rien dit, et j'ai expliqué, pour la semaine prochaine, vous apprenez le vocabulaire par coeur en anglais, et je fais pareil en slovène, on fera un concours, et ils ont dit OK. Fish Tank les mains gelées, et le lendemain, Home m'a fait passer du rire aux larmes en quelques secondes - et inversement. Après, j'avais des envies de grand air et de champs à perte de vue, un besoin de lumière. J'étais à peine rentrée quand Benny a appelé, ils ont débarqué avec Sandra pour le thé noisette, et à 18h on cherchait en vain un magasin ouvert. Le fait qu'on prenne la mauvaise direction et un bus qui ne s'arrête pas, qu'on ait oublié le nom de la rue de Giedre, puis le numéro, et qu'elle ne réponde pas au téléphone, n'aide pas à arriver à l'heure - mais finalement nous avons encore le temps de préparer les sushis en buvant de la sangria et du saké. La veille, c'était une pinte de Bulmer's comme à Dublin, et la soirée argentine qui ne l'était pas. Deux soirs à rentrer tard dans la nuit, à regretter que mes écouteurs aient rendu l'âme.

Ils ont mis un immense sapin au milieu de Prešeren Trg, la rue sent les marrons chauds, mes mains les mandarines. Tout à l'heure j'ai pleuré pour cette journée sans sens, j'aurais envie de lire Martin Winckler ou Judith Hermann. Au lieu de ça, j'ai acheté Everything is illuminated de Jonathan Safran Foer - ce qui a fini de me décider, c'est que le livre sentait bon, et quand je suis angoissée, je me raccroche toujours aux odeurs. Le gel douche abricot, le chocolat chaud à la cannelle, et l'odeur des livres. Mais je n'arrive pas à lire en anglais. Alors au lieu de ça, j'écris une lettre à mon père - une lettre qui commence par "Je crois que c'est la première fois que je fais ça."

J'ai fondu en larmes trop de fois ces derniers jours - trop de fois sans comprendre moi-même le pourquoi du comment. Souvent, en quittant le lycée, je pense à ma petite soeur, et les images se superposent - je regrette tellement cette non-relation que nous avons. Je ne sais pas expliquer ce qui pèse, et j'ai comme l'impression d'un bal de fantômes dans ma tête. Mercredi, on est montés à Šmartna Gora avec les élèves pour la journée sportive, et plus tard, je buvais un chocolat en apprenant à connaître Maja - elle disait que j'avais une vie qui lui échappait. Elle m'échappe à moi aussi.

Mardi, Gordana posait sa main sur mon épaule, I have absolutely no doubts about you après m'avoir dit qu'elle ne serait pas là pendant deux semaines, et mardi toujours, le mail de ma soeur commençait par t'es-tu déjà demandé le nombre de personnes que tu impressionnais ? Non, mais je ne m'impressionne pas moi. J'ai déjà oublié trop d'objectifs que je m'étais fixés.

Aujourd'hui en rentrant de Višnja Gora avec Giedre, nous sommes allées à son kindergarden et dans les gestes et les mots des enfants, j'ai retrouvé mon calme. Matjaž a insisté pour voir ma carte d'identité - come on, that's not possible that you're not Slovene, tout ça parce que je suis capable de chanter Frère Jacques et d'aligner plus de cinq phrases dans la langue. Une petite sur mes genoux, et des gamins réclamant une autre histoire, il a glissé you're a great storyteller, et m'a fait promettre de revenir.

Le festival de cinéma m'emmène dans de nouveaux lieux, et en sortant, je marche longtemps dans la ville pour faire le vide. J'ai passé l'après-midi à me balader au parc avec Andrej, à rire de tout et n'importe quoi. Il parle toujours de la prochaine fois et sort des phrases comme "fourmi est un mot formidable" avec son accent slovène et adorable.

Le devoir de didactique est enfin bouclé, Elaborer un cours de FLE posé sur le bureau. Avec Josefin et Matias, on mange une glace en terrasse même si c'est novembre. J'oublie d'écrire et mon histoire ne tient pas debout. J'écoute Peter Doherty, je fais des vidéos de Ljubljana la nuit, j'ai les mains froides et des envies de poésie.

Lundi, j'ai pris le train dans le mauvais sens, fabriqué une pancarte pour faire du stop, marché dans un champ plein de boue, été jusqu'aux arbres en pensant que c'était une route - mais c'était une rivière, et finalement retrouvé la terre ferme une fois la nuit tombée. Comme j'ai fini la soirée dans une des maisons des jeunes, le lendemain, toute l'école était au courant.

Nous avons divisé le groupe de profs en deux niveaux, et c'était mieux pour tout le monde. Une chanson du Cri du Chat, une vidéo qu'on avait faite avec les gens de la jolie M*ntes début septembre, et beaucoup de sourires. Andreja m'a apporté des livres de ses enfants pour travailler mon slovène, et elle a ri de me voir aussi enthousiaste.

Ca me fait comme des coups de poings dans le ventre à chaque fois que j'en apprends un peu plus sur les élèves, et parfois, il me faut la journée pour réussir à prendre le recul nécessaire, il me faut des heures pour que je réussisse à penser à autre chose. Ces jours-là, j'aime croiser Anita ou Irena, leurs récits aident à la légèreté.

Dans un mail, Andrej m'a dit que j'étais comme Amélie Poulain mais en mieux, et c'était touchant. Des détails - des graines de courge, ça, les gants orange, et le thé aux épices. Nous revivons au soleil quand j'attends sur le quai et qu'on peut laisser la veste ouverte. Mes premières mandarines ne sont pas décevantes, et pour répondre à la carte postale reçue hier, le reste non plus.