vendredi 29 avril 2005


Un pingouin Du Pôle Nord Un beau jour dit "j'en ai assez" As-sez ! Donnez-moi Un passeport Et je m'en vais Sous les cocotiers

Dans le train, je crois que la dame en face a un peu louché pour voir ce qu'il y avait écrit sur ma main, mais peut-être que j'ai rêvé. Mais c'est à cause d'elle, elle avait tellement dit que tout le monde allait me remarquer avec ma main pleine de surligneur jaune, mes deux sacs qui pouvaient laisser croire que j'avais dévalisé une bibliothèque et mon pantalon plein de terre parce que je m'étais lamentablement cassée la figure en regagnant la route, que voilà. J'en étais presque persuadée.

Bon. Voilà. Faudrait raconter, mais vous savez quoi, ben des trucs comme ça, ça s'raconte pas. Ca s'garde, comme des secrets, des fous rire à en perdre haleine, des mots à voix haute, et d'autres griffonés dans nos carnets, des tonnes de CDs, des bêtises, quand elle dit : "Pour gagner au Puissance 4, faut en mettre combien ?". Quand elle dit : "Y'a des gens très intelligents qui ont prouvé que les souches n'avaient pas d'oreille". Quand elle dit : "Ici y'a du vent, dans la maison y'en n'avait pas".

Sa maison, sa chambre au fond du couloir, la bibliothèque avec les bouquins classés par ordre alphabétique "comme tu peux le remarquer, c'est le seul truc de rangé ici", son frère qui a fait un grand sourire quand il a vu les ananas au rhum, sa maman qu'on dirait que c'est une fée, (on sait de qui elle tient, la d'moiselle), son rire dès que je dis un truc même pas drôle, sa façon de dire "Fatiguée, je suis fatiguée".

On est allé au cinéma, on a gardé les répliques en tête (Rater tout ce que j'entreprends, c'est ce que je réussis le mieux dans ma vie), on a bu un chocolat dans un café où ils mettaient de la musique qu'on a-dor-ait, on a mangé des caramels, on a fait des crêpes, et on les a presque laissé cramer quand on lisait à haute voix, elle a écrit un texte sur le nutella, elle a mangé une sucette en forme de coeur, elle a fait du toboggan devant un monsieur qui était presque mort de rire, on s'est allongées dans l'herbe en plein soleil, elle a hurlé parce qu'elle a cru qu'il y avait un criquet dans son lit et que "Ahhh je déteste les bestioles", alors que c'était un bouton et que "en fait je suis une gourde".

Et puis voilà. On a lu une interview de Camille et de Jeanne Cherhal, on a écouté Thomas Fersen, et Indochine, aussi, et tous les autres, on a regardé Shrek, on a chanté des chansons débiles mais qui restent dans la tête, on a "visité" un théâtre, on a écrit 13 textes chacune en 36h (si j'vous jure) en imitant les C'est bien de Philippe Delerm, on s'est couché à des heures pas raisonnables pour se lever à des heures encore moins raisonnables, au moment de partir, elle a glissé un paquet dans mon sac "tu l'ouvriras jeudi, hein ?", on a pris des photos n'importe comment, on a fait n'importe quoi, chanté n'importe quoi, raconté n'importe quoi.

On a été des catastrophes ambulantes pendant quatre jours et vous savez quoi ? Ben ça, qu'est-ce que C'est bien.



***


Hier, j'ai cru que ma soeur allait m'étrangler avant la fin de la journée, parce que mon portable sonnait tout le temps et qu'elle n'en pouvait plus, et puis finalement non, elle a dit, "bon, ça t'arrive qu'une fois par an, d'avoir des amis, alors j'vais être gentille" (toujours sympa, ma soeur). Y'a eu plein de sourires, un colis au courrier, la surprise, parce qu'on ne s'y attend pas, un livre et une bougie, des lettres, le paquet de la d'moiselle citée plus haut, un collier en pâte Fimo (le premier truc que j'avais dit à Maman en rentrant : Julie elle fait des colliers en pâte Fimo, ils sont trop beaux), et un foulard, et Camille, et Mathieu Boggaerts, et de quoi dévaliser ('fin, tout est relatif, hein...) une Fnac, et et et, ses mots derrière un marque-page, les relire sans y croire, des coups de fil, et à 23h59, je n'y croyais plus quand elle a dit, "ouuf je suis encore à l'heure...", je dormais à moitié, mais j'ai quand même ri, et elle a parlé un peu, moi j'avais du mal à former les mots, la fatigue, l'engourdissement, j'aurais juste aimé la serrer dans mes bras, en fait.

- Alors... Ca fait quoi, d'avoir 17 ans ?
- Ben...
- Rien à m'dire ?
- Nan c'pas ça, mais 'fin tu vois, 17 ans et puis quoi, qu'est-ce que ça change au fond, c'est pas, je me réveille et paf, la vie a changé, mon dieu où suis-je, je ne reconnais rien, mais qui êtes-vous, là, tout autour de moi ?, non, c'est pas ça du tout, c'est je me réveille et hop, c'est tout pareil qu'avant, toujours autant de bazar sur mon bureau, toujours les mêmes voitures dans la rue, tu vois, ça change rien, je me sens pas différente, vieille, nan même pas, la même, pas changée, juste j'aurais plus tarif réduit pour les moins de 16 ans, mais sinon c'est tout pareil, la fiche de lecture de philo n'a pas miraculeusement disparu de mon agenda, y'a les mêmes gens autour de moi, les mêmes infos à la télé, la vie qui continue, qui coule, qui glisse, qui s'échappe, et puis quoi, ça change rien, de toute manière.

"On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans."
Je ne l'étais déjà pas avant.

Peut-être que c'est quand elle a coupé le moteur devant l'arrêt de bus, que j'ai vraiment réalisé. Que c'était fini. Que là, youhou, Mélie, fallait dire au revoir, ouvrir la portière, récupérer les sacs à l'arrière, sortir les clés, et tout ça. Même avec la croix de Taizé se balançant autour du cou, et le carnet de chants à la main, ça suffisait pas pour se dire qu'on y était encore. Peut-être que c'est justement parce qu'on venait de réaliser que c'était fini, qu'on est resté encore une demi-heure dans la voiture, à parler sans cesse, pour éviter le silence.

Pendant ces quelques jours, y'a eu des tonnes de silence(s). Des minutes et des minutes à fixer les bougies, à fermer les yeux fort, à réfléchir à tout et n'importe quoi. Et puis y'en a eu aussi, des fous rire, des chansons, des batailles pour de faux, du jonglage à cinq balles, des jeux à qui mieux-mieux. Peut-être que dès qu'on avait un moment de libre, on s'allongeait par terre pour ce jeu avec les mains, et peut-être que c'était pour ça aussi, que les gens nous souriaient quand on les croisait. Peut-être parce qu'on était toujours là pour crier et mettre de l'ambiance, pour engager des conversations dans toutes les langues, pour faire la vaisselle en chantant.

Les chants aussi, il y en a eu des tonnes. Et peut-être que je n'étais pas d'accord avec les paroles, mais je les ai chantés - ou murmurés - quand même. En fait, je crois que je ne peux pas vraiment expliquer comment c'était là-bas. Je me suis sans doute posé plus de questions pendant ces quatre jours que pendant l'année entière. Ca chamboule les certitudes, engloutit les choses qu'on croit solides comme du fer. J'ai repensé à ce mail où il m'expliquait la différence entre croire et Croire. Et puis. Je crois que le blocage avec tout ça est un peu passé. Un peu.

Et je pourrais parler de la guitare, le soir. De quand j'ai enflammé mes bolas pour la première fois, du coeur qui cognait dans la poitrine, boum badaboum, de comment on se sent libre quand le feu tourbillonne tout autour.
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Et je pourrais parler de comment on s'est installé dans la pièce aux couvertures, après avoir chanté sous le chapiteau, avec les guitares. Je pourrais parler des gens. J'ai fait une série de portraits, et puis dans la voiture, j'ai tout effacé. Ils ne représentaient pas assez ce que c'était, d'être là-bas. Raphaël, Gabriel, Maxime, Aloïs, Santeri, JB, Thomas. Puis Nicolas. Puis les autres.

Peut-être qu'il y a eu autant de rires que de larmes. Ils étaient déjà tous sortis, et. Je ne sais pas vraiment comment expliquer. Des pleurs convulsifs, la dame devant moi s'est retournée et m'a souri, et je ne pouvais pas m'arrêter. Pleurs convulsifs et mal au ventre, les voix résonnaient dans ma tête, les voix, et les images aussi. Je suis sortie au bout d'une heure je crois, il m'a serrée dans ses bras, embrassée dans les cheveux. Chut... Là, ça va mieux.

Ca va mieux.

Peut-être que c'est quand une des personnes qui étaient là a dit "il y a deux jeunes filles qui vous attendent depuis le début" et qu'elle a eu un geste comme pour s'excuser, que je me suis mise à trembler. Un peu de trac, je crois. Et puis j'ai pas trop su comment commencer. C'est venu un peu dans le désordre, un peu en vrac, avec des sourires et la voix qui va vite, pour ne rien oublier. Puis après, celle qui va plus lentement pour décrire, un peu. Griffonner une adresse de blog, un mail. Lui tendre un livre et la regarder écrire avec cette écriture élégante, tout comme elle, en fait. Quand je suis ressortie, j'étais euphorique je crois, du genre à chanter dans la rue, pendant qu'H. me regardait en riant, et me disait, file file tu vas être en retard. Mais j'm'en fichais, vraiment. Alors si elle passe par ici. Merci.

La semaine s'efface lentement, il y a juste des bouts qui se détachent, de temps en temps. Mercredi après-midi, quand on est sorties du lycée à 18h. J'avais de la peinture plein les mains, et des photos ratées dans mon sac. J'avais encore des phrases dans la tête, mais je n'aurais pas pu, de toute façon, les étaler sur ces grandes nappes en papier. J'aurais pas pu les peindre alors que j'avais envie de les cracher, ça collait pas, non. Alors j'ai fait semblant de recopier ma littérature, Perceval entrecoupé de fous rire.

Je lui ai appris un rythme de djembé en tapotant sur la table, la prof nous regardait du coin de l'oeil, mais on s'en fichait, il ne restait qu'une heure avant les vacances, alors ça comptait plus vraiment. En plus, c'était du latin, alors forcément. Quand ça a sonné, je l'ai croisé dans le couloir et il a dit : "Dégage le plus vite possible avant que je t'étrangle", juste parce que lui, il avait encore une heure de cours. Alors j'suis partie en riant, bonnes vacances quand même, et puis tu me raconteras, hein, comment c'est là-bas. Tu me raconteras.

J'ai fouillé dans les malles où il range tous ses livres de partitions, et j'lui ai emprunté quelques morceaux, j'ai commencé Pirate des Caraïbes en me mordant les lèvres devant le rythme, numéroté les pages d'un morceau japonais totalement inconnu au bataillon. Travaillé un peu tout et n'importe quoi pendant ces quelques heures dans la petite salle. Pour rentrer, j'ai attendu une demi-heure le bus sous la pluie, "ça donne l'impression d'exister".

J'ai pris les billets de train, et ça sonnait vraiment le début des vacances. Le début de quinze jours à gauche à droite, fuir un peu - beaucoup - Lyon, la quitter le plus possible, lui échapper encore un peu. Juste pour voir si ailleurs aussi, il pleut.

Allez hop, Mélie, tu relèves la tête, tu tires les manches de ton pull, tu bois un café dégueulasse du distributeur, allez hop, tu entends la sonnerie, tu t'écries "Ahhh c'est maint'naaant", tu montes les escaliers en courant, tu fais la bise à A. et quand il te demande si ça va, tu réponds, que là, juste là, t'as un bac blanc de philo, que tu n'as pas trop le temps... Allez, hop, tu rentres dans la salle, allez hop, quatre heures c'est pas la mort, le droit est-il naturel ?, je t'en pose des questions moi ?, allez hop, le commentaire c'est plus mieux bien, allez, perds pas trop de temps au brouillon, intro, une, deux, trois parties, enchaîne, allez, hop, relève la tête Mélie, c'est fini, oublie ta s'maine, elle était pas belle, c'est pas la peine de s'en souvenir.

Allez hop, Mélie, regarde ton week-end, comme il brille, comme il s'approche, là, comme il envahit tout, allez hop, y'a ta valise ouverte qui traîne, et hop, surtout, n'oublie pas ton duvet, tu devrais prendre des pulls, il va faire froid, demain soir, hop, ça fait longtemps que tu n'as pas campé, tu crois qu'il fera plus froid qu'en novembre ?, non c'est pas possible, ça.

Allez hop, tu oublies son regard méchant, ses mots qui brisent, tu oublies comme tu t'es emportée, tu oublies tes larmes d'hier soir, le métro de ce matin, tu oublies comme c'était moche moche moche et qu'on en reveut pas, des semaines comme ça. Tu oublies le bras qui brûle, les cauchemars de cette nuit, tu oublies. Compris ?

Allez hop, si tu veux, t'as le droit de penser à la Valse d'Amélie dont tu sais les deux premières parties (aha à la vraie vitesse en plus, c'est la boîte à rythme qui l'a dit...), à Julia Billet que tu vas rencontrer demain matin (si tu arrives à te lever), aux fous rire hier quand vous avez répété la scène finale dans le noir, en vous éclairant le visage avec les lampes de poche, à la lettre que monsieur a finalement décidé de t'envoyer, après que tu l'aies supplié une cinquantaine de fois, à ton bac blanc de litté où y'a des TB de partout, aux cadeaux de Noël que tu as eu cette semaine (oui oui... Noël... il n'est jamais trop tard), aux vacances dans une semaine, allez hop.

Souris, Mélie.

Le vent fait claquer les volets, ils tremblent contre la fenêtre et on croirait qu'il y a des fantômes au grenier. Même si y'a pas de grenier. Je sursaute à chaque fois. Je peux pas m'en empêcher.

Y'a beaucoup de trucs dont je ne peux pas m'empêcher en fait, en ce moment. M'énerver pour rien. Pleurer en cours d'histoire. Ne pas le regarder quand il me parle. Eviter de les croiser dans les couloirs. Me défouler sur la balle de tennis de table, et enchaîner les smash, jusqu'à ce qu'il dise, bon t'as fini, là, tu me laisses en passer une ?. Elever la voix quand il faudrait la baisser.

Y'a eu deux jours où. Fallait pas trop me parler, il a dit "t'étais dans un sale état", et puis bon, il n'avait pas totalement tort. Y'avait pas que ça, mais. Respirer profondément. Apprendre à se calmer. A tout faire en même temps. A tout mener de front.

Les yeux brûlent.
Et puis on se dit que c'est qu'on passe trop de temps devant l'écran.
Et puis on se dit que ce sont les trucs des platanes, là, quand on rentre du lycée.
Et puis on se dit. Merde quoi.

Merde quoi, tu peux pas continuer comme ça, tu peux pas tout lâcher maintenant, tu peux pas laisser tomber, tu peux pas dire cette fois j'arrête, tu peux pas tu peux pas tu peux pas. T'en es même pas capable. Trop besoin de sentir que je tiens les choses bien en main, que rien ne m'échappe, que ça va aller. Il faut que ce soit fluide, que ça coule, pas d'accrochage, ni de virages, juste une longue route, droite, toute droite, où on pourrait rouler très vite, jusqu'à en avoir le vertige. Rouler vite et rire aux élcats.

Même si je le voulais, du plus profond de moi-même, même si je voulais tout lâcher, laisser les gens se débrouiller tous seuls, leur dire que maintenant je fais plus rien, qu'ils se prennent un peu en main, que je n'avance plus, je pourrais pas je pourrais pas je pourrais pas.

Oué. Et puis merde quoi.

J'aimerais pouvoir vous dire comme j'aime l'attente. Pas l'attente vaine, mais l'attente de quelque chose. Comme j'aime quand la salle est encore vide, une heure avant. Comme j'aime les chaises bien alignées, les souvenirs des répétitions, les doigts qui tremblent, la peur petit à petit, le trac, le "stress positif" comme il dit, les coulisses, le rideau noir, les mains moites, les sourires derrière les partitions, le tabouret, les pédales qui s'emmêlent, le rythme qui démarre, les sons qu'on charge sur la disquette, les pages qu'on tourne, comme j'aime les doigts qui glissent ensuite, les accords à quatre notes, les doubles croches, les silences, les nuances, comme j'aime monter le son tout à coup, comme j'aime les silhouettes sombres dans la salle, les chuchotements, les applaudissements, comme j'aime les mains qui se tiennent pour saluer, les regards complices, et comme le temps passe vite, là-bas, et.


Je me souviens des concours, de quand il nous disait tu es sélectionnée alors qu'en envoyant la cassette audio, on n'y croyait pas trop. Je me souviens des longs trajets en car pour aller à Tarbes, ou à Orléans. Des partitions qu'on révisait en jouant sur le dos des fauteuils en velours gris-bleu. De la petite salle des morceaux imposés. Du jury. De comment j'hésite, sur le pas de la porte, de comment c'est stressant de s'installer sur le EL900, devant ces trois personnes qui te fixent. Je me souviens de cette fois où je revenais d'Angleterre, où on partait en finale, j'étais restée coincée à Lille à cause d'une grève de train. J'ai cru que je ne pourrais jamais prendre le car. Finalement, j'ai débarqué, ma valise encore à la main, je n'avais pas dormi depuis une trentaine d'heures, et je n'avais pas touché à l'orgue depuis une dizaine de jours. Quand j'ai déplié la partition du morceau imposé, je l'ai fixé pour tenter de me rappeler les accords, mais en vain. J'ai planté l'imposé, réussi l'autre, décroché le bronze.

Les concours, peut-être que c'est encore mieux que les concerts. Ou peut-être non. Différent, en tout cas. On ne connaît pas la salle, on s'habille lentement dans les vestiaires, le pantalon noir et la chemise blanche, on dit bonjour aux autres, on les reconnait, ce sont souvent les mêmes, d'une année sur l'autre. Parfois, ils changent de catégorie, oh tu as vu, Christophe est passé en plus de 16 ans, alors on sourit. Ca commence toujours par la catégorie "moins de 12", puis "12-16" et enfin "plus de 16". C'est toujours stressant d'entendre les autres jouer. On espère pour eux, même si on est en compétition, on entend les faux départs, les croches qui dérapent, les sons qui ne changent pas au bon moment. Et puis voilà, une main nous pousse dans le dos, c'est à toi, en général, il est là, il dit ça va bien se passer, et on espère tellement que ce sera vrai... Ensuite on joue, on s'envole, on se laisse bercer, on donne tout. Puis on salue, surtout ne jamais oublier le salut. On descend par le petit escalier à côté de la scène et on rejoint le public. On se glisse dans un fauteuil en velours rouge, ces fauteuils qui se replient, comme dans les cinémas.

La deuxième partie est toujours féérique. C'est toujours quelqu'un qui nous hypnotise. Dont on ne peut pas détacher les yeux. C'est toujours pour faire patienter pendant que le jury délibère. C'est toujours des morceaux qui nous impressionnent, des sons qu'on ne soupçonnait même pas d'exister. Des morceaux qu'on aimerait pouvoir jouer, un jour, tout en sachant que ce sera difficilement possible. Une fois, je me suis endormie avant la fin, mais elle m'a réveillée pour le rappel, pour un bout d'Irlande, pour un bout de là-bas.

Puis. L'annonce des résultats. C'est toujours un peu angoissant de voir les coupes et les médailles sur une table recouverte d'une nappe blanche. Il y a un discours, mais on n'écoute plus trop, parce que voilà. On attend. Ca commence toujours pas le dernier. On retient son souffle, on se dit de toute façon, l'accord du milieu il était moche, ça a du pénaliser, donc bon voilà tant pis, et puis finalement non, ce n'est pas notre groupe. Quand on s'aperçoit que le troisième non plus, ce n'est pas nous, on sursaute, on se dit qu'il y a un problème, qu'ils ont du se tromper, parce que bon ça veut dire qu'on est dans les deux premiers. Et puis, après. Après, y'a l'annonce du numéro deux, et par déduction, on conclue que on est premiers alors on sourit, même on éclate de rire, on se tient la main, et puis personne ne veut aller chercher la coupe, alors on en pousse une sur le devant de la scène, elle a plus le choix, et puis voilà, on rit, on rit à en perdre haleine, on ne comprend pas vraiment, mais. Tant pis.

Le soir, après, les nuits sont froides. On dort dans des hôtels et on repart le lendemain, tôt. On mange des croissants avec du café infâme sur une aire d'autoroute, on relit les diplômes, on passe un coup de fil pour prévenir, on s'endort dans un coin du car. On rentre tard, et puis là, y'a des regards, des interrogations. On raconte un peu, à peine. On est encore ailleurs.


J'aimerais pouvoir vous dire comme j'aime les répétitions. Les "tu peux mettre plus de retour dans le EL900 parce que du EL90, on n'entend rien", les fous rire quand il n'arrive pas à donner le départ correctement, un... ... ... deux... ... ... trois quatre, son décompte jamais régulier, les phrases pour rassurer. Si la répète est mauvaise, le spectacle est bon. Si la répète est bonne, le spectacle est bon. Forcément. J'aimerais vous dire la salle qui se remplit lentement, le programme où on compte dans combien de morceaux c'est à nous, les dernières mises au point juste avant de monter sur scène, les "bon, c'est la plage 20 ou 25, pour les sons ?" et "tu l'as branché, le câble midi, ou il faut que je le fasse ?". J'aimerais vous dire comme j'aime j'aime j'aime.

Et comme je déteste devoir redescendre, au bout de trois minutes.

Ils ont augmenté le prix du car, j'ai fouillé dans mes poches pour trouver de la monnaie, hier. Le soir, on a répété jusqu'à trop tard, j'ai pas pu prendre le bus de 20h, je suis rentrée chez moi vers 22h30. Mais c'était pas grave. C'était juste une journée encore longue, après toutes les autres. Une journée sans s'arrêter, à courir de partout.

En fait, ça a fait bizarre, après le long week-end là-bas. Il a neigé et grêlé. Sur mon portable, un monsieur disait que le soleil brûlait à Lyon. Là-bas, c'est les secondes qui se figent, les infusions pêche-cassis, les envies d'écrire alors on gribouille quelques mots à la main, en vrac, parce que de toute manière, j'arrive plus à écrire sans pc. Et puis bon. C'était Pâques. Chocolat amer. Les fuir un peu, se réfugier dans les bouquins. J'ai lu Makine, cachée sous un édredon, j'étais plus en Auvergne alors, mais en Russie. Et c'était bien.

Alors forcément, après les trois jours qui s'étirent sous le ciel blanc, ça s'est accéléré. Y'a eu une pièce de théâtre sur les pentes de la Croix-Rousse, beaucoup de repas oubliés et quelques sandwichs, une conférence sur la Constitution Européenne, la bibliothèque, le BIJ, une dizaine de coups de fil à répéter tout le temps la même chose, des répétitions de musique, de danse, de théâtre, des costumes à fabriquer, des articles à écrire, des photos. Y'a eu des comptes à faire, des factures à classer, des paquets à envoyer. Et puis des bouquins. J'ai lu une heure en latin, le roman planqué sous mon trieur, à tourner les pages quand la prof tournait la tête. Et puis non, j'ai même pas honte. Des occupations pour oublier que c'est vide. Ailleurs.

Pour oublier les cauchemars de l'autre nuit, celle où j'ai dormi deux heures et demi, où j'ai pris des médicaments sans savoir ce que c'était, où j'ai un peu fait n'importe quoi, aussi. Pour oublier les crampes au ventre, les crises d'angoisse. J'ai pas envie que ça recommence, ça. J'ai pas envie. Y'a trop de choses à faire, à voir, à découvrir pour ne pas perdre de temps avec tout ça. Et c'est pas grave, si j'suis partie du lycée en pleurant mardi. Et c'est pas grave si j'ai le coeur lourd quand elle dit des trucs comme ça, parce que je sais que c'est vrai, mais que je fais semblant de ne pas le voir. Et c'est pas grave si on me dit que si je me tais, c'est que je m'en fous. Et c'est pas grave s'il dit que c'est fini, qu'il faut plus l'attendre. (Et si, putain, si c'est grave.) Et c'est pas grave si j'ai l'impression d'être débordée, et si ce n'est pas qu'une impression.

Et puis non. C'est vraiment pas grave, au fond.

Hein ? [...]