dimanche 29 mai 2005


Les filles c'est chouette Comme un bec de ma grand-maman Les filles c'est chouette Ca colle aux dents

Hier, on a mangé dehors, et c'était agréable, le soleil sur la peau. Puis, c'était agréable aussi, d'être avec eux. Je ne sais pas, comme si on se comprenait. On a fini de remplir le dossier de camp et Olivier a dit qu'il était fier de nous. Olivier qui fait un compliment, quoi. C'est vraiment pas tous les jours. Alors, toutes les cinq, on a souri, un énorme sourire chocolaté, à cause de la mousse qu'on venait de manger.

Ensuite, toujours toutes les cinq, on s'est perdu dans la ville, à la recherche d'une petite rue totalement introuvable, et on est arrivées en retard au rendez-vous. Il faisait très chaud, et nos jupes collaient à la peau. Ils sont comme des enfants, au fond, même s'ils sont beaucoup plus vieux. Ils ont des joies innocentes, un gâteau au chocolat, ou gagner au bras de fer, et ils sont si fragiles à la fois, peur du noir et d'être abandonnés. J'ai attrapé des sourires, ceux qu'ils ont fait quand on a dit qu'on serait une semaine avec eux, cet été.

Je suis allée chez Cé pour travailler ensuite, mais on s'est retrouvé assises en tailleur sur son lit, à parler de. Enfin voilà, à oser les mots comme jamais, à raconter comment ça a commencé, ce que ça fait quand. On a fini dans les bras l'une de l'autre, et j'ai pensé aux petites filles qui se racontaient leurs secrets. C'était un peu ça.

Plus tard, le goût du ponch, les lumières et les mains qui glissent, les gens qu'on ne connaît pas, les discussions un verre à la main, les photos où on met les mains devant le visage, Arrête, arrête, nan pas maintenant, regarder les étoiles, rire. Se battre pour de faux, chanter Indochine et Radiohead, allongés dans l'herbe. Eteindre les lumières.
Les avait l'air d'une petite fille avec sa jupe blanche qui virevoltait autour d'elle et ses cheveux lâchés. Gab avait mis une chemise qui lui allait très bien, et il m'a donné un coup dans l'épaule quand je le lui ai dit, parce qu'il a cru que je me foutais de lui. [J'ai une image auprès des gens assez hallucinante...]. Y'avait ce monsieur qui dansait... bizarrement, mais c'était classe [genre Bénabar, vous voyez ? :p], et Marie qui pleurait à la fin du diaporama. Y'avait lui aussi, bien sûr. Evidemment. Mais voilà, ne pas y faire attention, se dire que de toute façon. C'était une jolie soirée, avec beaucoup de monde, et les premiers beaux jours, la sensation d'être un peu en vacances, mais bon.
Rentrée tôt, partie vite, cherché la voiture dans la rue, à la maison, prendre une douche glacée. Etouffer dans la chambre. S'endormir difficilement.

Ce matin, avoir envie de taper le réveil, se mettre au latin en soupirant. Filer chez Maman, la trouver belle, mettre la table et jouer avec les flûtes de champagne, augmenter le ventilateur, poser un paquet cadeau dans l'assiette. Rentrer plus tôt que mes soeurs, des cours dans la main, s'abrutir de dates, et de traductions qu'il me faut absolument retenir. Au moins jusqu'à demain. Après 17h, si je les oublie, ça n'fera plus rien.

Je suis allée le voir, mercredi soir, alors que je n'y étais pas allée depuis 94. Un moment, j'ai tourné dans une rue, et maman m'a demandé comment je savais qu'il habitait là, et j'ai dit que je m'en souvenais. Bien sûr que je m'en souviens. Il a coupé sa moustache, mais il a toujours ces yeux bleus, aussi bleus que la tapisserie de son bureau. Quand il a ouvert la porte il a dit : "Amélie ?!!" en écarquillant les yeux et après, "ah nan attends, là, je te fais la bise". Puis voilà. Il a dit, alors il s'est passé quoi en onze ans ? Et c'est le genre de questions auxquelles on ne sait pas vraiment comment répondre. Comment on résume onze ans en deux minutes ? Alors j'ai juste dit, j'me suis fait opérer des dents de sagesse. Il m'a demandé qui était mon médecin traîtant, et j'ai répondu que j'étais pas franchement retournée en voir depuis lui. J'y peux rien si j'aime pas les médecins. Et si je suis jamais malade. Et puis de toute façon, les autres, c'était pas des vrais médecins.

Au lycée, on se sent plus en vacances qu'à une semaine et demie du bac. On a fait le dernier DS de notre année - vie ? o_O -, on nous a rendu nos dernières notes (aha ça va j'ai pas à m'plaindre :p), les profs calculent les moyennes, et nous les "bon si on admet que j'ai 8 en histoire, il suffit que j'ai 12 en anglais... bon ça va alors !" et le nombre de jours avant d'être vraiment tranquilles. En philo, on a prévu un pique-nique avec la prof, on pourrait aller au Parc, il ferme tard maintenant en plus, et on prendrait même les vélos ; et on a discuté pendant vingt minutes de comment on pourrait se déguiser vendredi prochain. On prépare une surprise pour trois anniversaires en même temps, et on chuchote dans les couloirs.
Hier, j'ai parlé une heure et demie avec Aly, en essayant de la convaincre que. Mais voilà, on verra bien de toute manière. (J'm'en fous si cette phrase est incompréhensible :p). Et quand ça a sonné 13h et qu'il fallait que j'aille en latin, je suis montée au gymnase parce qu'ils faisaient un goûter au cirque, et j'avais promis de passer. Mais monsieur-le-prof-de-sport a dit alors comme ça, il paraît que t'as des belles bolas ?, je les ai sorties et ah oui, en effet, puis on a parlé un peu, quand soudain j'ai percuté que je devais être en latin, j'ai dévalé les escaliers, et la prof n'a rien dit si ce n'est On révise Virgile, hmpf, seuls textes que je sais retraduire sans problème, de toute manière. (Par contre, Tacite, euh... hein... voilà quoi. Et le bac est après-demain. Aha trop drôle.)
On note sur l'agenda - qui ne sert plus qu'à ça ^^- des fêtes entre les épreuves, parce que aha, les S finissent tous le 17 juin, alors bien sûr, leurs fêtes, elles sont le week-end qui suit, ils ont oublié que les L finissent le 21 voire plus tard. M'enfin, c'est pas si important, on accepte quand même, on sourit, Ana a dit "tu feras du feu, hein ?" et j'ai dit oui. Et puis y'a Camille en concert le soir de la fin des épreuves écrites, alors bon.

Hier soir, en allant à la musique, je me suis endormie sur un texte de latin, et après pendant le cours, j'étais un peu décalée, je martyrise Pirates des Caraïbes même avec les accords tenus, hem c'est à la limite du pathétique... En rentrant, le bus m'est passé sous le nez, il n'a pas trouvé bon de s'arrêter à l'arrêt et j'ai pris le suivant, qui était une heure plus tard. Il reste deux cours avant la fin de l'année, faut que je pense à faire le plein de partitions pour l'été.

Le soleil brûle, Miossec tourne en boucle dans mon discman, je traîne à la Fnac avec mes bons d'achat dans ma poche, pour bien choisir comme il a dit, Fa me dessine des bonhommes sur le bras pendant le cours d'anglais, je n'écris plus mais voilà, j'ai acheté du pétrole désaromatisé pour mes bolas et j'ai presque vénéré la dame de la droguerie quand elle m'a dit qu'elle en avait, j'ai re mon portable mais les numéros z'ont tous disparu, j'ai dit que lundi soir je réservais la télé et mes soeurs ont cru que c'était une blague : "Aha, toi, la télé, ah mais lol !!" Oui mais bon, y'a Dancer in the dark, alors hein.

J'pourrais continuer encore longtemps, mais j'ai pas vraiment les mots pour décrire cette ambiance là, cette euphorie qui cache un peu l'angoisse des exams, des sujets qui vont tomber (Non pas Perceval en littérature, ni La vérité mathématique en philo. S'il vous plaît.), c'est cette insouciance d'enfants presque, oui, voilà, cette confiance dans l'avenir, plus qu'avant, elle submerge les doutes, et c'est plutôt chouette.

Et ce soir, je le vois. [Et alors ?]. Ben rien, je le vois, c'est tout :)

J'étais pas préparée à ce que ce soit le dernier cours de chinois, et ça m'a fait un coup en arrivant dans la salle. J'avais pas calculé, normalement il restait encore quatre heures, on avait encore le temps, de se dire que. Et puis non, ça s'accélère, et voilà c'est la fin. Alors je lui ai dit merci, peut-être parce que j'ai beaucoup appris de lui, que c'est la première personne qui m'a mise vraiment à l'aise au lycée, qui m'a permis d'avancer sans me poser trop de questions, qui m'a appris à dédramatiser, beaucoup. Je crois qu'il était ému, aussi, il a dit, histoire de, "tout ce que je souhaite, c'est que vous soyez bons au bac. Et heureux." Alors ça se coince un peu dans la gorge, on s'en va vite, parce que voilà, faudrait pas.

A midi, on a parlé d'après, d'après, et puis d'avant aussi. J'ai parlé des préfas, et des murs oranges, de la salle bleue où je m'asseyais au fond, de la cour béton, du bus qu'on attendait une demi-heure, de l'odeur de ses cheveux, du prof d'histoire, et de ce prof de français qui m'avait dit que quand on avait les capacités de faire S, on faisait S, compris ? Et tu as les capacités de faire S. Hinhin. J'ai parlé de cette époque où, voilà. Où c'était différent, et pas forcément bien, quand j'y repense maintenant. Où j'étouffais un peu, y'avait cette envie d'autre chose, tout le temps. Et ma plume griffonait toujours les mêmes mots dans les marges de mes cours. J'ai parlé de l'impression de pas être au bon endroit, que les personnes, là, non ça collait pas.

On a dit que c'était les projets qui forgeaient les amitiés, qu'il fallait des projets pour l'an prochain, des trucs entre nous, des trucs pas utopistes, mais presque, juste assez pour qu'on puisse les réaliser, pour qu'on puisse y croire, juste pour par qu'on s'oublie, pour que ça tienne encore, pour que les fils ne se cassent pas, pas encore, pas tout de suite. Parce que je pourrai pas. Et même si on riait, c'était un peu triste, au fond, dans les voix, on sentait que. C'était beau les promesses.

En sortant, à 16h, y'avait ni bus ni métro, j'ai voulu rentrer à pied, mais Lène m'a rejoint, on est parties au parc. Je lui ai raconté la journée, un peu, la fin du chinois, la discussion de midi, je lui ai raconté la prof de philo, sa manière de nous parler de Ricoeur et de Merlau-Ponty, de soulever des questions, de parler d'autre chose, d'être tellement ouverte, j'ai parlé du prof d'histoire, de son sourire, de sa façon de raconter les évènements historiques comme des contes, j'ai parlé de la prof d'anglais, de sa gentillesse, de sa façon de vous mettre en confiance, j'ai parlé de ce prof de sport que je n'ai jamais eu mais que je connais tellement bien, du bouquin de philo qu'il m'avait prêté, des contacts au Burkina, j'ai parlé de quand il m'avait montré son carnet de voyages, de quand on avait parié un chocolat chaud, j'ai parlé de ce tour de balles dont il m'a appris la technique mais qu'aujoutd'hui, il ne sait toujours pas faire, j'ai parlé de comment il a voulu m'embaucher dans son spectacle la veille de la représentation parce qu'il lui manquait une personne, j'ai parlé du lycée, des couloirs sombres le soir, quand il n'y avait plus personne à 20h, des talons qui claquent dans les couloirs, de la salle B104 avec la lumière dans les yeux le matin, des stores qu'on met mille ans à baisser, des portes qui ne s'ouvrent que de l'intérieur, de la cave tellement familière maintenant. J'ai parlé de cette année où je n'avais presque pas parlé avec maman, où ça passait pas, j'ai parlé des soirs où je partais en marchant sur la route entre les champs de blé, des gens qui s'éloignent, de lui, lui, lui, de la passion qui ronge, j'ai parlé des longues nuits passées au téléphone, des étreintes sous les saules, de la rupture, de l'oubli. J'ai parlé de papa et de cette façon qu'il a de se faire marcher dessus, de cette femme que je méprise totalement, de quand j'avais failli parler, mais que je m'étais tue. J'ai parlé du lycée et du monde en parallèle, de ça, et de ce qu'on allait quitter, trois ans d'une vie, et c'est fini, trois ans d'une vie, et paf, on tourne la page, ça met une minute trente. J'ai dit que je voulais pas, que c'était confortable, là, que j'étais pas prête.

Parce que bon. Même si c'est pendant ces trois années que j'ai le plus pleuré, c'est aussi celles pendant lesquelles j'ai le plus ri. En seconde, je croyais que j'avais besoin d'eux, de Mat, et d'Alex, pour ces fous rire qui n'en finissaient plus, je croyais que c'était grâce à eux, parce que je les ai perdus un peu, après. Et puis en fait, non. Ou si, bien sûr, un peu, en partie, parce qu'ils ont cette façon d'enchaîner les jeux de mots, ce sens de la répartie qui m'a toujours fait rire au point d'en avoir mal au ventre au self, je croyais vraiment que c'était eux, beaucoup eux, surtout eux. Mais en fait voilà, pas seulement. C'est revenu, et je fais de plus en plus le clown, je raconte des histoires, j'invente des voix, je customise la vie pour la rendre plus jolie.

J'ai pensé aux rayures, aux crises, aux silences, au bureau blanc et vert, et puis à l'autre, gris, j'ai pensé à tout ça, mais je n'ai rien dit. J'ai dit les rires et les rêves, les musiques en début de seconde, j'ai dit comment j'avais appris à m'affirmer, à être moi-même peut-être, les projets, j'ai dit que faire L, c'était sans doute la meilleure chose qui m'était arrivée, que voilà. J'ai dit que je voulais pas partir, que c'était trop tôt, que la suite, pour l'instant j'en voulais pas.

Et à la fin, la glace à la vanille coulait sur nos doigts, et elle avait un goût un peu salé je crois.

Hier matin, il a sonné tôt, mais il avait emmené des croissants, alors je lui ai pardonné. Elle est arrivée un peu plus tard, et ensuite on a passé une cinquantaine de coups de fil, et elle a dit qu'elle me comprenait, maintenant. Alors j'ai souri. Après on a attrapé un fou rire devant l'écran, et on riait tellement qu'on a mis une heure et demie pour corriger une page Word, c'était pitoyable. Ils sont restés jusqu'à 19h, et j'ai fini vers 20h30. J'ai cherché dans toute la maison un CD vierge pour graver les soixantes pages et je suis sortie de l'appart vraiment trop en retard. Une demoiselle m'attendait depuis vingt minutes.

Je me suis demandée dans quoi je m'étais embarquée quand on est arrivées dans le parc désert, sous la pluie, nos bolas dans le sac, et encore plus quand on a demandé à quelqu'un qui était là s'il connaissait Lhem, parce que c'était lui qui organisait, et que le monsieur a répondu non. On s'est regardées et on a explosé de rire dans la nuit. Puis Max est sorti d'une porte cochère, on ne savait même pas qu'il serait là, au début il nous a pas vu, on lui a couru après, on est arrivées sur le parvis de l'église et Lhem était là. Il a dit que ça faisait longtemps, et j'ai répondu "ouais, trop, une semaine..." Il a dit "oh tu vas pas commencer, toi" avec un grand sourire, et après il s'est arrêté de pleuvoir.

Alors on est retournés au parc tous ensemble, et puis finalement y'avait peut-être trente personnes. Les djembés ont joué fort, le feu avait du mal à prendre sur les mèches à cause de l'humidité, mais finalement on a réussi, Benoît m'a appris un tour avec les balles, et j'ai fait du passing avec Léo, mais dans la nuit c'était catastrophique. J'ai couru après Lhem avec les bolas dans la main parce que monsieur se moquait de moi parce qu'il venait de se souvenir que je n'avais pas réussi à ouvrir mon truc pour faire les bulles dans la pièce de théâtre, on est tombé dans le sable, et après on a fait du trampoline pour de faux. On n'avait rien fumé, rien bu, promis.

Vers 23h45, Lhem nous a supplié de rester encore un peu, mais on a répondu que le lendemain, il fallait qu'on bosse, nous. Il nous a tiré la langue, et on a déguerpi pour ne pas louper le dernier métro. A la maison c'était calme, Marion dormait et j'entendais son souffle régulier dans le creux de la chambre, et j'ai trébuché dans le noir sur son sac qu'elle avait laissé au milieu.

Aujourd'hui, j'ai mis Eels dans la chambre pour réviser la philo, Greenday pour faire des cookies-sans-chocolat (parce que j'avais pas regardé avant de commencer la recette si j'avais des pépites de choc, et j'en avais pas, aha, oui je sais, je suis trop douée comme fille), les Wriggles pour apprendre le chinois, j'ai gribouillé une lettre à un ange sur Yann Tiersen et passé un long moment au téléphone sur Bénabar. Au bout du fil, elle avait la voix douce, presque aussi douce que toutes ces dernières journées.

Elo avait dit que vu comme j'étais habillée, il me manquait plus qu'un "peace and love" gribouillé sur le bras, et on me donnait un sujet sur l'altermondialisme. Ca m'a fait rire, et j'ai un peu oublié le stress qui était monté d'un coup. Finalement, on m'a donné un sujet sur la décolonisation, pour revenir vers moi au bout de huit minutes et me dire qu'en fait, ce sujet-là, il avait été enlevé des sujets officiels, qu'on allait m'en donner un autre (La Grande-Bretagne et l'intégration à l'Europe), et me redonner vingt minutes de préparation aussi, accessoirement. Bref, j'ai parlé, pas franchement annoncé mon plan, répondu aux questions, pas oublié les dates, j'suis sortie vivante, et y'a même une chance pour que j'aie cette foutue moyenne et donc par la même occasion cette foutue mention. Ca, c'est fait.

Au lycée, c'était un peu l'effervescence, les premières épreuves, les S avec leurs TP, j'ai mangé entourée de scientifiques à midi, heureusement y'avait Cé, et on a commencé à raconter n'importe quoi, comme quoi il fallait se construire un barrage pour se protéger de l'invasion des théorèmes barbares et des dosages compliqués. N'importe quoi, oui, vraiment. Après, on a dit qu'il fallait qu'on se calme parce qu'on n'allait pas digérer correctement, et on a inventé un cours sur la digestion sous les yeux ahuris des S. On a parlé des vacances, aussi ; avec Lène on a cherché des dates en commun, sans vraiment en trouver, puis tout le monde a éclaté de rire quand j'ai fait le clown en disant "Mais pourquoi y'a tant de monde à la cantine ? Oh et puis zut, y'a les mioches" pour réaliser trois secondes plus tard que "ah non, en fait, c'est les secondes".

Depuis quelques jours, je passe prendre Ana, ça me fait un détour, mais c'est pas grave, j'aime bien l'écouter raconter des histoires, et le chemin est plus joli, comme ça. Bien sûr, on se loupe une fois sur deux, parce que ça fait une semaine que je n'ai plus de portable et vu que je vis sans montre... et elle en plus, elle est souvent en retard, mais bon, ça a toujours été comme ça.

A 14h, on s'est installé dans le square en face du lycée, et Lo a sorti son jeu du loup-garou, ils m'ont désigné maître du jeu, parce que j'étais la seule L et que j'étais en minorité et que j'avais rien à dire alors hein, et j'ai allongé le jeu en inventant des histoires et en imitant des voix. Personne n'était concentré et ça a fini n'importe comment, tous les villageois avaient les yeux ouverts quand les loups-garous désignaient leur victime et tout ça, c'est de ta faute !!. Bref.

En ce moment, les cours de philo ne ressemblent plus trop à des cours de philo. Hier, on a fait cours allongés dans le square, nos notes dans les mains, "Le vocabulaire de Merlau-Ponty" posé dans l'herbe, une boîte de cookies au milieu du cercle... Je ne sais même plus vraiment comment c'est venu, cette idée, mais c'était bien. Aujourd'hui, la prof nous a parlé de son agreg, de ses sujets barbares "La prohibition de l'inceste" et "Le juste milieu", et au bout de quarante minutes, elle a dit que j'avais un don pour faire parler les gens, un grand avenir de psychanalyste devant moi ; [mais quelle horreur -_-] alors que je lui avais juste demandé la différence entre regret et remords...

Et maintenant que je sais, je peux vous dire qu'en ce moment, des regrets, y'en a pas, et des remords non plus. Et peut-être même, qu'il n'y en a jamais eu.

C'était une jolie journée, comme il y en a beaucoup en ce moment. Et ça fait du bien. On a gonflé des ballons de baudruche pendant deux heures, et à 18h on était devant le lycée, à crier "Joyeux Anniversaire" quand elle est sortie de cours. Elle s'est mise à rire et a murmuré "vous êtes trop dingues" (c'est bizarre, on a tous la même réaction dans ces moments-là...) On a mangé des chouchous pendant que Nat lui attachait le bracelet à son poignet, puis on est parti vers le métro, elle avait une trentaine de ballons accrochés à son sac, les soixante-dix autres, on les a distribués dans le square en face du lycée.

L'autre soir, dimanche je crois, assise en tailleur sur le balcon, je relisais sa lettre et j'ai souri en voyant qu'il avait écrit "ton" devant son prénom. Je ne l'avais pas vu la première fois, à cause des larmes, mais pas des larmes tristes, non, juste un peu douces, quelque chose comme "tu vois on s'était perdu mais je suis revenu".

Hier, je crois que j'ai ri un peu trop fort aussi quand je me suis assomée avec les bolas en essayant un nouveau tour, mais bon, maintenant j'y arrive. Hier toujours, je faisais le clown en haut de l'escabeau pour enlever les affiches qu'on avait mises dans le self il y a deux semaines. Cé était là et la surveillante riait, appuyée contre un mur. On faisait semblant de parler anglais avec des accents bizarres et à force de dire des bêtises, j'ai failli me casser la figure. Après, on est parti au parc, et puis chacun a commencé à me raconter la surprise de samedi à sa manière, et c'était drôle de voir comme tous l'avaient vécu différemment... Plus ça allait, plus je hurlais parce que je n'avais rien vu (en même temps, c'était une surprise...)

Hier encore, je l'ai appelé. Je lui ai raconté, un peu, ce qu'il avait loupé, le théâtre la semaine dernière, mes ailes qui tombaient, et j'ai entendu son sourire au bout du combiné quand il a dit que de toute manière, je n'avais pas besoin d'ailes pour être un ange, et je lui ai raconté aussi, samedi soir, mais c'était difficile, de dire les rires et le bonheur en bloc, alors j'ai un peu hésité, et quand il a dit qu'il aurait aimé être là, c'est moi qui ai souri, cette fois.

C'est mai, encore, les jours passent doucement, un peu de soleil, il y a un bac dans deux jours, mais on n'y croit pas, on n'a pas franchement ouvert le cahier rouge, ça semble loin encore, on a l'impression d'être toute petite, et que ces épreuves-là, c'est pas pour nous, on a beau faire des fiches de vocabulaire d'économie en anglais, ça ne sert à rien, y'a un peu tout qui se mélange, mais on ne fait pas attention, on se dit qu'on verra bien. J'ai fini la Valse d'Amélie et aha je suis contente, je fais un peu tout et n'importe quoi pour éviter de réviser, c'est même pas de la paresse, mais juste, de l'indifférence, au moins pour cette épreuve-là. On compte les heures restantes de latin sur les doigts d'une main, quatre, ça résonne dans la tête. Tout à l'heure, j'ai regardé sur mon agenda, j'ai vu qu'il restait deux semaines et demi, j'ai pas bien compris, je me suis demandée où elles étaient passées, toutes les autres, mais j'ai pas trouvé... Mais là non plus, c'est pas si grave, j'ai l'impression que plus grand chose ne me touche, sauf les fous rires et le bonheur.

Comme si j'allais m'en plaindre...

J'ai fait un rêve extraordinaire, cette nuit.

D'abord, j'étais dans le bus avec So, on parlait des rêves, justement, et de l'écriture. Puis, au terminus, on descendait, on souriait, sans vraiment savoir pourquoi. Là, collées à l'arrêt, il y avait des coccinelles sur de grandes feuilles en papier. Après, on s'est mises à marcher en suivant des flèches dessinées à la craie sur le sol, on a cherché des noms de rues, et on s'est dirigées vers une cabine téléphonique, quand soudain, elle s'est mise à sonner. On se serait cru dans Amélie Poulain. So a répondu, quelqu'un lui donnait rendez-vous chez la baleine. On a marché encore, et soudain, Mat qu'on connaît toutes les deux, s'est précipité vers nous pour nous dire bonjour et nous a donné une enveloppe. Dedans, il y avait des photos. Après, on a marché encore, on a demandé à des gens où était le Nord, on s'est perdu dans une traboule, puis, on a cherché encore des coccinelles, ensuite, on s'est aperçues qu'il y avait des ballons accrochés à chaque bar, pour nous indiquer un chemin...

On a suivi les ballons, on est arrivées sur une place, et Cé, Cécile et Les ont crié "Joyeux Anniversaire !". Ensuite, on a entendu un cri, et derrière elles, il y avait une vingtaine de personnes qui ont commencé à chanter en choeur. Après, comme dans n'importe quel rêve, j'ai du mal à dire ce qui s'est passé dans l'ordre. Mais, je crois qu'on a pleuré, qu'on a soufflé des bougies, y'avait des flashs qui crépitaient, on a entendu "la surprise, la surprise !" et on a déchiré un immense carton, là, y'a deux têtes qui sont sorties, y'avait cette demoiselle et une amie de So, il y a eu des rires et des blagues, une grande banderole en travers de la place, des étreintes, des mercis, puis ils ont tendu un paquet, y'avait des bolas dedans, des bolas à double usage, super sophisitiquées même :p, soit on met des rubans au bout, soit on les enflamme, y'a eu une taie d'oreiller où ils avaient tous signé dessus, et puis et puis. Y'a eu des gâteaux, des bonbons, les verres qui passaient, les sourires, encore.

Après, je ne suis plus très sûre. De toute manière, je ne me souviens jamais de mes rêves. On a chanté la danse des pingouins, et celle des thons, on s'est tous assis par terre pour faire des jeux, et j'ai récité un texte de théâtre alors que Lène avait déposé un bonnet devant mes pieds. On a allumé les bolas, j'ai enlevé ma jupe de par-dessus mon pantalon, ils ont dit "attention tes cheveux", les flammes ont valsé, y'a eu des applaudissements, des cris. Y'a des gens qui sont passés, une dame qui ne parlait pas un mot de français qui a dit "Joyeux Anniversaire !", des photos, encore, des fous rires, des délires.

Je crois qu'après, plus tard, on a rangé la banderole et je me suis enroulée dedans, on a chanté quand on marchait en direction du métro, j'ai du répéter un millier de fois "mais vous êtes trop dingues", "mais comment vous avez fait ?", et puis après il y a eu le métro, les gens qui descendent à chaque arrêt, on a raccompagné Ana jusqu'à chez elle, et on est arrivées à la maison avec Ju vers 00h30.

Plus tard, regarder le plafond, raconter encore des bêtises, parler jusqu'à tard. Se réveiller.

Ce matin, se dire que c'était un chouette rêve, quand même, et puis comprendre que tout ça, en fait, c'était pas un rêve, mais la réalité.




[Parce que je pourrais mettre toutes les photos du monde, que ça suffirait pas,
j'en mets juste quelques unes, pour.]


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Comment voulez-vous ne pas pleurer quand ? Quand. C'est même pas possible de raconter. Oui, c'était encore mieux que la dernière fois. Je ne sais pas comment ça a pu arriver, mais le fait est là, c'était encore mieux.

Peut-être parce que cette fois, il y a eu des accrochages, qu'il a fallu faire de l'improvisation, que la salle de chimie était fermée et qu'on a couru dans tout le lycée pour trouver les clés pendant que les gens étaient au CDI, peut-être parce que je n'ai pas réussi à ouvrir le truc pour faire des bulles dans mon monologue, et qu'il a fallu que je fasse sans, que je change le texte pour que ça ne se voit pas, peut-être parce que mes ailes tombaient, et qu'on ne savait pas où étaient nos lampes de poche pour la scène finale. Peut-être parce qu'il y avait la prof de philo, et le prof d'histoire, qui avait dit à la CPE que je lui avais "mis le couteau sous la gorge" pour le faire venir, alors que non, pas du tout. Peut-être parce que y'avait lui, elle, eux, que c'était une surprise, peut-être parce que rien n'était vraiment prévu, mais que tout a glissé quand même. N'empêche que. C'était encore mieux.

Alors dites-moi, vous, hein ? Comment voulez-vous ne pas pleurer quand on entend la musique de la scène finale démarrer et arriver de plus en plus fort dans le couloir, résonnant comme jamais, imposante, majestueuse, et qu'on attend, nous, dans les coulisses, qu'on chuchote, pour savoir si ça s'est bien passé, le reste, qu'on se souhaite bonne chance ? Comment voulez-vous ne pas pleurer quand sur la scène, on tremble parce que les autres disent leur texte comme ils ne l'ont jamais dit auparavant, comment voulez-vous ne pas pleurer quand elle explique qu'elle n'a pas préparé de discours, mais que. Comment voulez-vous ne pas pleurer quand on lui tend le carnet avec toutes nos photos, quand les gens vous disent que c'était magique, quand ils n'arrivent plus à parler parce que "wah"... Comment voulez-vous ? Comment voulez-vous ne pas pleurer quand on voit leurs yeux, leurs sourires, comment voulez-vous ? Et puis surtout, comment voulez-vous ne pas pleurer quand votre prof de philo, celle qui vous apprend tant de choses huit heures par semaine, vous tend une rose, en disant "Merci". Alors dites-moi, vous, hein ? Comment voulez-vous ne pas pleurer ?

Parce qu'on s'était promis qu'on y arriverait, et qu'une promesse ça se tient.
Parce qu'on l'avait rêvé, et qu'un rêve, ça se réalise.
Parce qu'on l'avait imaginé, et qu'on l'a fait exister.
Parce que c'était dans notre imagination, et que c'est maintenant dans la réalité.
Un arc-en-ciel. Pour vivre encore plus loin, encore plus fort.

Comment voulez-vous ne pas pleurer ? Juste un peu... Juste un peu encore.

Si quelque part en France
Si quelque part la chance
Elle passait par cette chance
Voudrais-tu comme moi
La saisir pour une fois


On relève la tête tout doucement, on voit des projets qui aboutissent, et des efforts récompensés.

La première de théâtre n'avait rien d'une répétition générale comme on l'avait craint, il n'y avait pas personne, comme on l'avait craint également, et on a du refuser quelques personnes parce qu'il n'y avait plus de place. On n'avait jamais dit nos textes comme ça, sans bafouiller, sans mélanger, sans oublier, on n'avait jamais aussi bien respecté les blancs, les rythmes, la musique, les cris, les émotions. Ils n'ont pas osé applaudir entre chaque scène, parce qu'ils "ne voulaient rien briser" et à la fin, pour le dernier texte, dans la salle de théâtre, ils étaient tous debout, et nous sur scène, tous en noir, avec nos lampes de poche à la main, on ne savait plus trop quoi dire, et c'est là, qu'on a le plus hésité, finalement. A la sortie du lycée, on est resté presque une heure à parler, à se raconter les pires scénarios qu'on avait imaginés, et si on se plantait dans l'ordre des scènes, et si on n'allait pas dans la bonne pièce au bon moment, et si les gens ne comprenaient pas que c'était un théâtre déambulatoire, et si S. quand tu sautais de la scène, tu tombais sur M. ?, et on riait, on riait, comme des fous, comme tout le stress qui s'en va d'un coup, la fatigue qui s'envole un peu. On avait tellement donné toute la semaine, pour ça, pour le reste, pour l'oral de latin, pour la composition de philo, pour les répétitions de danse, que là, il fallait que ça sorte, mais pas en pleurant, pas en criant, pas en s'énervant vraiment comme mercredi, fallait juste que ça sorte dans un grand éclat de rire, et cette impression de pouvoir aller au bout du monde, rien qu'en le voulant vraiment.

On relève la tête, tout doucement. Mai, fais ce qu'il te plaît, mais fais ce qu'il te plaît ! Et il me plaît de mettre une jupe par-dessus mon pantalon, de m'habiller de toutes les couleurs, de mettre un foulard dans mes cheveux et des colliers multicolores autour du cou, de prendre ce sac jaune, orange et bordeaux dès que je sors. Et il me plaît de regarder le DVD de Bénabar en faisant ma carte de géo, d'écouter Camille en boucle, de recopier des pages entières de Justine Lévy dans mon carnet, de noter des idées que je n'écrirai jamais. Et il me plaît de marcher une demi-heure alors qu'en métro ça met dix minutes, juste pour le voir.

Et il me plaît d'oublier que dans un mois, y'a de la philo, et que même plus près, dans dix jours, y'a la toute première épreuve d'histoire-géographie-en-anglais-mais-mon-dieu-j'ai-rien-à-raconter. Oui, il me plaît d'oublier, et oui, il me plaît de vivre, et pas qu'en pointillé.

[Dis Papa, est-ce que tu le pensais vraiment, hier, quand tu as dit que je devrais me faire interner ? Est-ce que tu le pensais vraiment, quand tu as dit que tu te rendais compte d'avoir été un mauvais père vu ce que j'étais devenue ? Dis Papa, pourquoi tu fais ça ? Pourquoi Papa, tu me dis que c'est de ma faute, que j'aurais du, que je n'avais qu'à pas, que tu m'avais prévenue pourtant que ? Pourquoi tu m'obliges à parler quand je ne peux pas, pourquoi tu me baîllonnes quand je le fais ? Pourquoi tu veux toujours tout interpréter, toujours trouver une raison à tout ? Arrête Papa. Arrête de dire "Non mais de toute manière, tu vas être tranquille, je m'en vais", arrête Papa. Arrête de dire "Je sais bien que tu n'en as rien à foutre de ma vie" quand je te dis "Fais ce que tu veux...". Arrête de dire que je vais à tel endroit, "pas parce que tu as envie d'y aller, mais parce que tu n'as pas envie d'être ici", arrête de me faire culpabiliser, arrête Papa. Je t'en supplie, arrête. Dis Papa, dis-le moi, hier, est-ce que tu le pensais vraiment ?]

Elle a dit "Amélie, tu poses cette raquette de tennis de table immédiatement, tu arrêtes de jouer, on s'en fiche si c'est le bac blanc, je connais ton niveau, je sais déjà quelle note tu auras, tu as un spectacle de danse dans trois jours alors si tu as mal au dos, tu arrêtes de jouer, tu te fous pas en l'air pour un truc pareil. C'est qu'un bac." Oué c'est vrai après tout, c'est qu'un bac. Les spectacles de danse, de théâtre, l'exposition à afficher, après tout, c'est bien plus important que le bac blanc de latin vendredi, plus important que l'épreuve d'histoire géographie en anglais de dans deux semaines. Oué, forcément. Ca tombe sous le sens.

C'est comme la JAPD, hein. C'est le premier juin. Et le premier juin surpriiise, y'a un bac de latin et un bac de chinois-spécialité-coeff 4. Hinhin, non je ne ris pas jaune, je pleure. Ca va bien, merci. Ca va bien, même si j'ai l'impression d'avoir eu trois mois de cours, là, depuis la rentrée, alors que non, y'a eu deux jours. Ca va bien, même si les DS, même si les bacs blancs, même si j'ai l'impression que rien n'avance, que ça régresse même, qu'on ne sera jamais prêt, pour rien. Ca va bien, même si on croirait pas comme ça, quand on me voit sortir du lycée en hurlant "j'en ai maaaaaaarrrrre"...

Parce que je suis allée lui parler, à elle, et que je me suis fait jeter parce que "non mais vous ne vous rendez pas compte, mais dans ce lycée, il n'y a que moi qui organise tout, personne ne m'aide, personne ne fait rien, je suis toute seule" et qu'on regarde derrière soi, les mercredis après-midi passés au lycée jusqu'à 18h, les lundis soir jusqu'à 20h, les repas à la cantine sautés pour faire telle ou telle chose, pour aider à, ben on a franchement envie de lui donner des claques.

Parce que je suis allée lui parler à lui et que lui, quand on lui parle, il ne vous regarde pas, il regarde le ciel, il regarde son emploi du temps, il relit ses notes, il dit dépêchez-vous je suis pressé, alors on explique, on répète que son idée, ce n'est peut-être pas une bonne idée, qu'on pensait qu'on pouvait faire autrement, il sourit, il dit ah oui pourquoi pas, et au bout d'un quart d'heure, il dit je suis vraiment pressé là, de toute manière on fait comme on avait dit avant, hein. Oué c'est ça, on fait comme vous voulez.

Oué, ça va super bien. Mano Solo, il dit quelque chose comme "On ralentit pour aller plus loin", tu parles. Moi je ralentis et je n'fais plus rien.